ico hp35Voici une machine apparemment simple et banale, mais tout simplement légendaire !

Avant elle, il n'y avait que quelques calculatrices de poches "4 opérations", la racine carrée était le comble de la performance. Et voici que Hewlett Packard présente en 1972 son modèle 35, la première calculatrice de poche au monde dotée de fonctions transcendentales, autrement dit le remplacement idéal des règles à calcul et des tables de trigonométrie. C'est grâce à elle que l'humanité est passée du calcul "à la main" au calcul électronique !

 

hp ancienlogo

 

Il est parfois difficile de se représenter un passé proche sans les outils et équipements actuels, et pourtant avant 1972, les bureaux d'étude comme les ingénieurs, les professeurs comme leurs élèves devaient, pour le moindre calcul, prendre un crayon et du papier, une règle à calcul et/ou des tables de trigonométrie ou de logarithme. Certes, il existait déjà quelques calculatrices de poche capables de faire les quatre opérations, et nombre de grosses machines de bureau capables d'aller un peu plus loin, mais l'arrivée de la HP-35 a été une révolution, comparable à l'arrivée des téléphones portables à l'époque des postes à fil et à cadran.

C'est en effet la première fois que l'on pouvait mettre dans sa poche un outil de calcul capable de calculer avec une précision de (presque) 10 chiffres significatifs ce qui auparavant nécessitait de longs calculs manuels et une adresse certaine dans le maniement d'un outil bien sensible, la règle à calcul : sinus, cosinus, tangente et logarithmes ne nécessitaient plus qu'une seule pression de touche ! Un progrès énorme qui lui valut un succès commercial non moins considérable pour une machine très chère pour l'époque (un mois de salaire et demi en France !).

Pour la petite histoire, d'après Tom Osborne (l'un des trois principaux ingénieurs du projet HP-35 avec Dave Cochran et Tom Whitney), l'idée initiale d'une calculatrice scientifique de poche est venue lors de la présentation en 1968 du tout nouveau modèle HP-9100 (un gros calculateur de table sans circuits intégrés : ils n'étaient pas encore inventés).  William R. Hewlett aurait alors dit "Et maintenant faites-moi la même chose dix fois plus petit, dix fois plus rapide et dix fois moins cher" et d'ajouter ensuite "qu'il fallait que cela tienne dans sa poche de chemise". A l'époque, les désirs d'un patron étaient des ordres : quatre ans plus tard, la technologie le permettant enfin, la HP-35 était née !

 

La machine

C'est une calculatrice comme on en a vu des centaines de modèles par la suite, mais n'oublions pas qu'à l'époque, elle a été la toute première de son genre : sa conception était tellement bonne qu'elle a servi de modèle-type pour toutes les calculatrices scientifiques pour les trente années à venir...

Dans un boîtier juste assez grand pour tenir dans une main et être manipulée de l'autre, 35 touches (d'où son appellation) servent à entrer les données et ordres de calcul pour un résultat lisible sur un afficheur à diodes de 10 chiffres et leur signe, plus deux chiffres et leur signe pour la notation en puissance de 10 (via la touche EEX) appelée "notation scientifique" depuis.

Pour l'alimenter, une prise 3 pôles pour chargeur en haut de la machine, et une trappe au dos permettant d'y loger un accumulateur rechargeable au cadmium-nickel, l'afficheur étant un gros consommateur électrique. C'est tout, et tout l'indispensable y est déjà définitivement défini : combien de modèles, combien de marques s'en inspireront pour  créer finalement un archétype technologique, celui de la "calculatrice électronique scientifique" ?

 

hp35

 

Utilisation directe

Cette machine utilise un procédé qui deviendra la marque de fabrique des calculatrices HP : la notation polonaise inversée (inventée par le mathématicien Jan Lukasiewicz) avec une pile de quatre registres x (affichage), y, z, t (pas encore de Last X) et les touches de service ENTER↑ (montée de pile), R↓ (descente de pile) et x↔y (échange). Cette méhode conduit à poser les opérations d'une manière moins habituelle que celle de l'écriture mathématique, mais pas inconnue non plus : lorsqu'on calcule à la main 21+34, on pose le premier chiffre 21, on saute une ligne, on pose le second chiffre 34 et on fait l'addition.
Autrement dit, 21 ENTER↑ 34 + ;-)

A noter qu'il y a aussi une autre raison pour procéder ainsi : ce système de calcul est beaucoup plus simple à programmer (puisqu'il ne nécessite pas de mémoriser des résultats intermédiaires, des niveaux de parenthèses et des opérations en cours comme le système habituel de priorité des opérations algébriques). Compte-tenu des limitations des processeurs et tailles de mémoire de l'époque, ce n'était pas négligeable : le système entier de la HP-35 tenait en 960 octets de ROM ! A titre de comparaison, il fallait 440 octets de ROM à la Texas Instruments TI-2550 Datamath pour ne faire que les quatre opérations de manière algébrique...

Car ce qui fait tout l'intérêt de cette machine, ce sont ses fonctions trigonométriques (sin cos tan et leurs inverses par arc) et logarithmiques (ln log ex), pour la première fois intégrées dans une électronique aussi simple, et disponibles par simple pression d'une seule touche, du jamais vu auparavant ! Adieu les longs calculs à la règle à calculer, adieu les tables de logarithme... Cela fera le succès de cette machine, vendue par centaines de milliers malgré son prix très élevé.

Soit dit en passant, c'est aussi la première implantation pratique de l'algorithme CORDIC en informatique individuelle, qui se généralisera par la suite sur tous les ordinateurs et calculatrices, et pour cause : outre sa compacité, il était plus précis que les méthodes de calcul utilisés sur les gros ordinateurs de l'époque !

 

Programmation

Inexistante, et pour cause : la calculatrice de poche programmable ne sera inventée qu'en 1975 par Hewlett Packard, avec son modèle 65. D'ailleurs, même les ordinateurs individuels programmables n'existaient pas encore en 1972...

 

Périphériques dédiés

Pour avoir une batterie d'avance, HP fournissait aussi un ensemble comprenant un pack de batteries et un boîtier de rechargement 82004A.

Compte-tenu de la valeur de l'objet, se vendait sous la référence 82007A un solide boîtier enveloppant et fermant à clé, que l'on pouvait fixer au décor avec un câble d'acier pour éviter le vol de la précieuse HP-35 ainsi enchâssée... Et si l'étui souple et la boîte rigide livrées d'origine ne suffisaient pas à la préserver en déplacement, le cas était aussi prévu : un étui "de terrain" (hard leather field case) 82006A était disponible.

 

Quelques ruses

Les premières HP-35 comportaient un bug, une erreur de calcul dans certains cas. Par exemple, calculer 2.02 ln ex donnait 2 (et non 2.02) comme résultat. Quand Hewlett Packard découvrira cette erreur, une version corrigée sera proposée en échange standard gratuit à tous les acheteurs de la version buggée... on aimerait avoir ce genre de service de nos jours !

Par contre, si une HP-35 se met à afficher tous ses points décimaux, ce n'est pas un bug mais l'avertissement de fin de batterie. Autre particularité qui pourrait faire penser à un dysfonctionnement mais qui n'en est pas un : la touche CHS (changement de signe) s'applique au résultat d'un calcul précédent sauf si l'on introduit un nombre directement au clavier juste après : dans ce cas, c'est lui qui se trouve affecté par le changement de signe...

 

Evolution

Il existe en fait deux versions principales de HP-35 (avec et sans bug), et au moins trois variations mineures d'esthétique :

  • red dot : un trou laissant apparaître une pièce de couleur rouge quand l'interrupteur était sur ON ; a été supprimé par la suite, l'afficheur étant bien suffisant pour indiquer que la machine était allumée...
  • l'étiquette "Hewlett Packard" originelle a été remplacée par "Hewlett Packard 35" à l'apparition de la HP-80 en 1973
  • les libellés des touches de fonction sérigraphiés sur la face avant puis imprimés sur les touches

A noter que la HP-35 s'est vendue au Japon sous la marque Yokogawa Hewlett Packard (seule l'étiquette diffère, cependant).

 

Le coin du collectionneur

Ces machines de prix étaient conçues pour durer, et en principe ne posent que peu de problème de vieillissement compte-tenu de leur âge respectable : plus de quarante ans ! C'est un classique que tout bon collectionneur se doit d'avoir, mais obtenir toutes les variations risque d'être quelque peu ruineux, compte-tenu de la rareté de certaines (red dot buggée, par exemple). Evidemment, les accumulateurs au nickel-cadmium seront certainement à changer, cette technologie ne pouvant pas durer aussi longtemps !

 

Caractéristiques techniques : Hewlett Packard 35

Microprocesseur : Mostek MK 6021 P 10 bits, adressant 768 mots (7680 bits) de ROM en trois circuits
Système de calcul : notation polonaise inversée (RPN) sur une pile de 4 registres ; quatre opérations, racine carrée, inverse, fonctions trigonométriques, logarithmiques et leurs inverses, sur 10 chifffres plus deux pour l'exposant éventuel (*/-99)
Mémoire : 1 numérique non constante

Afficheur : diodes électroluminescentes rouges à 15 positions pour 10 chiffres, le point décimal et le signe, plus deux chiffres et leur signe pour l'exposant
Connecteur : 3 pôles spécifique HP pour chargeur
Dimensions : 147x81x33mm
Poids : 250 g.
Batterie : HP 82001A comportant 3 unités Nickel-Cadmium type KR06 1.5V
Chargeur : HP 82022B (europe)

Accessoires d'origine : étui rigide 82005A contenant la machine, quatre étiquettes d'identification 7120-2946, le manuel , un étui souple 82003A et le chargeur
Date de sortie : 1972
Prix public en France : 1800 francs (février 1974), soit un mois et demi de SMIC de l'époque !

Nota : le manuel prévoit la possibilité de faire fonctionner la calculatrice directement sur chargeur sans pack de batteries : à vos risques et périls...

 

Référence : les revues de l'époque

  • Science & Vie n°668 page 110 (mai 1973)

 

 

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